L'ANOMALIE
Je ne suis ni timide, ni introverti. Ces diagnostics sont généralement formulés par des personnes qui confondent le silence avec l'absence de caractère et la retenue avec l'insignifiance. Il est vrai que notre époque accorde davantage de crédit au vacarme qu'à la réflexion. Beaucoup parlent pour occuper l'espace ; quelques-uns se taisent pour l'observer. Avant de chercher la poussière dans mes yeux, regardez donc la poutre dans les vôtres. Voilà le miroir que je renvoie à ceux qui consacrent davantage de temps à examiner la vie des autres qu'à comprendre la leur. Les juges improvisés ont cette particularité singulière : ils deviennent experts de l'âme humaine précisément parce qu'ils ont renoncé à explorer la leur.
Appelez-moi l'anomalie. Les sociétés ont toujours eu besoin de ce mot. Elles qualifient d'anomalie ce qu'elles ne comprennent pas, puis de vision ce qu'elles n'ont pas réussi à empêcher. L'Histoire est remplie d'hommes que leurs contemporains considéraient comme déplacés avant que leurs descendants ne les célèbrent comme des pionniers. Les foules n'aiment pas l'inconnu ; elles préfèrent les catégories, les étiquettes et les récits préfabriqués. Tout ce qui échappe aux cases établies provoque une inquiétude particulière, car une exception rappelle toujours aux autres qu'ils ont accepté des limites qui n'étaient peut-être pas réelles.
Je ne suis pourtant pas une victime. C'est précisément là que l'intrigue s'est compliquée. Certains avaient besoin que je le sois. Ils avaient préparé le décor avec le sérieux de notaires rédigeant un testament. Les rôles étaient distribués, les conclusions rédigées, les commentaires déjà prêts. Les compatissants avaient préparé leur pitié, les critiques leur condamnation et les spectateurs leur divertissement. Il ne manquait qu'un élément : ma chute. Le problème est que je ne suis jamais tombé au moment prévu. J'ai fini par comprendre que cette histoire ne parlait pas réellement de moi. Elle parlait d'eux. Les hommes sont rarement offensés par ce que vous êtes ; ils sont offensés par ce que votre existence leur rappelle d'eux-mêmes. La réussite d'autrui agit souvent comme un miroir cruel. Elle révèle les ambitions abandonnées, les risques jamais pris et les décisions que l'on n'a pas eu le courage d'assumer.
Pendant un temps, j'ai pourtant joué selon les règles. J'ai suivi les procédures. J'ai rempli les formulaires. J'ai attendu devant les guichets. J'ai frappé aux portes en croyant que les institutions étaient naturellement orientées vers l'identification du mérite, de l'effort et de la compétence. Quelle naïveté délicieuse. J'avais oublié une vérité élémentaire : derrière chaque institution se trouve un être humain, et l'être humain transporte partout avec lui ses qualités, ses peurs, ses préjugés et ses frustrations. Certains honorent la fonction qu'ils occupent ; d'autres s'y réfugient. Certains ouvrent des portes ; d'autres apprennent à les verrouiller avec un zèle qui leur donne l'illusion d'exercer un pouvoir. Le gardien d'un portail finit parfois par croire qu'il possède le royaume. C'est une confusion ancienne, mais remarquablement répandue.
Je repense souvent à Diogène lorsque Alexandre le Grand vint lui rendre visite. Le conquérant du monde demanda au philosophe ce qu'il pouvait faire pour lui. Diogène, qui prenait le soleil, répondit simplement : « Écarte-toi, tu me caches la lumière. » Toute la relation entre le pouvoir et l'indépendance est contenue dans cette scène. Certains croient que l'influence consiste à obtenir l'approbation des puissants. D'autres comprennent que la véritable liberté consiste à ne pas dépendre de leur validation. Alexandre possédait un empire ; Diogène possédait son autonomie. Les siècles ont conservé les deux noms, mais pour des raisons très différentes.
C'est à ce moment que j'ai compris qu'aucun destin sérieux ne peut être construit exclusivement sur la permission d'autrui. Je ne suis plus un homme cherchant sa place dans un édifice construit par d'autres. Je suis devenu un homme fasciné par les plans de l'édifice suivant. Les nations ne sont pas des monuments figés ; elles sont des chantiers. Les institutions ne sont pas des reliques ; elles sont des expériences en mouvement. Les civilisations elles-mêmes ne sont que des constructions provisoires dont chaque génération hérite avant de les modifier. Certains considèrent leur devoir comme la préservation de l'ordre existant. D'autres comprennent que leur responsabilité consiste à préparer l'ordre suivant. Les premiers administrent le présent. Les seconds négocient avec l'avenir.
Je pense souvent à cette vieille histoire médiévale où un voyageur demanda à trois tailleurs de pierre ce qu'ils faisaient. Le premier répondit : « Je taille une pierre. » Le deuxième répondit : « Je gagne mon salaire. » Le troisième répondit : « Je construis une cathédrale. » Les trois effectuaient exactement la même tâche, mais un seul voyait l'édifice. Toute différence de destinée réside souvent dans cette distinction. Certains voient la tâche immédiate. D'autres voient la structure. Les plus rares voient les générations futures qui habiteront ce qu'ils construisent aujourd'hui.
J'ai choisi cette seconde voie. Non parce qu'elle est confortable, mais précisément parce qu'elle ne l'est pas. Les bâtisseurs vivent toujours dans une tension permanente entre ce qui existe et ce qui pourrait exister. La France. L'Europe. Le Monde. Voilà l'échelle à laquelle se posent désormais les questions qui m'intéressent. Les querelles personnelles me paraissent être un luxe coûteux. Les rivalités de couloir ressemblent à des investissements dont le rendement est dérisoire. Les guerres d'ego occupent ceux qui manquent d'horizon. Pendant que certains consacrent leur énergie à surveiller les mouvements des autres, d'autres dessinent déjà les plans du territoire qui n'existe pas encore.
C'est probablement ce qui dérange le plus. Les hommes pardonnent volontiers les erreurs. Ils pardonnent parfois les fautes. Ils pardonnent rarement à quelqu'un de leur rappeler qu'ils auraient pu être davantage. Voilà pourquoi certaines alliances apparaissent soudainement. Des individus qui ne s'apprécient guère découvrent une fraternité inattendue lorsqu'ils partagent une même inquiétude. Le spectacle est fascinant. Rien ne rapproche davantage deux adversaires que la peur d'un troisième acteur. Les coalitions révèlent rarement la force de leur cible ; elles révèlent presque toujours les craintes de leurs membres.
Oscar Wilde aurait probablement observé que les ennemis sont souvent les admirateurs les plus constants. Balthasar Gracián aurait ajouté que la jalousie constitue l'hommage secret que la médiocrité rend au mérite. Quant à moi, je me contente de constater que les masques finissent toujours par tomber. Les intérêts remontent à la surface. Les motivations réelles se dévoilent. Les récits s'effondrent sous leur propre poids. Le temps possède cette élégance particulière : il finit toujours par séparer les apparences de la substance.
Je me souviens enfin de Christophe Colomb. Avant son départ, les experts expliquaient avec assurance pourquoi son projet était impossible. Après son retour, les mêmes expliquaient avec le même aplomb pourquoi son succès était évident. L'être humain possède un talent remarquable : transformer en certitude rétrospective ce qu'il combattait la veille. C'est pourquoi je me méfie davantage des consensus que des tempêtes. Les tempêtes passent. Les consensus, eux, arrivent souvent avec plusieurs décennies de retard.
Au fond, cette histoire n'a jamais été celle d'un homme contre d'autres hommes. Elle est celle d'une distinction beaucoup plus ancienne. Certains passent leur existence à chercher une place dans le monde tel qu'il est. D'autres consacrent la leur à construire le monde dans lequel cette place pourra exister. Les premiers attendent l'invitation. Les seconds commencent les travaux pendant que les invités débattent encore de la liste des convives.
Orion Phoenix
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